La sécurité est presque inexistante. Des milliers d’enfants errent dans les rues de la ville de Dakar. Aux carrefours, marchés, devant les banques et bâtiments administratifs, ils sont omniprésents. Drogués pour la plupart, ces enfants de la rue sont souvent auteurs d’agressions et de vols sur de paisibles passagers.

Lundi, il est 17 heures à l’Avenue Léopold Sédar Senghor. Un quartier des affaires au coeur de Dakar. Au bas de l’immeuble d’une banque, quatre enfants âgés de 9 à 15 ans dorment aux points fermés. A même le sol. Plus loin encore derrière le palais de la république c’est le même cas de figure. Même le vrombissement des véhicules ne perturbent guère le sommeil profond d’une vingtaine d’enfants qui y ont érigé un ghetto. Le lieu est incriptible.

Urine et immondice font partie du décor. L’insalubrité saute à l’oeil. Une odeur pestilencielle lacère les narines du visiteur. Des haillons traînent par terre. "Que voulez-vous ? Laissez-les se reposer" , lance vivement un jeune homme âgé d’environ 25 ans. Nous sommes dans l’univers des enfants de la rue. On ne les compte plus dans la cité. Ils sont plus de 1000 en 2008, selon les estimations du gouvernement. Alors que un rapport publié par l’Unicef, Plan International... soutient que plus de 7000 enfants érrent dans les rues de la capitale à la quête d’une hypothétique pitance. Nombreux parmi eux sont des (SDF) sans domicile fixe. A l’image des capitales Européennes, Dakar aussi a ses Sdf.

Le portail d’un grand restaurant situé au centre ville leur sert de dortoire. Une des couchettes de fortune. Un troisième enfant soudainement réveillé refuse de répondre à nos questions et préfère que nous nous adressions à ses aînés. C’est le respect de l’ordre dans le désordre. Ces derniers sont cantonnés comme des soldats au bord de la rue qui fait face à la mer. Nous sommes toujours derrière le palais de la république. Selon K.N, qui tient un restaurant à ciel ouvert c’est à dire une gargotte, les enfants de la rue viennent lui demander à manger chaque jour vers 14 h. Certains n’ont que 100 ou 150 Fcfa pour manger même si le plat de riz se vend à 400 Fcfa .

Dans cet rue presque déserte où se passe peu de personne aux heures de pointe, les enfants de la rue suscitent de la méfiance.. Il arrive que cherche à flibustier en réclament de la monnaie après consommation, prétextant qu’ils ont remis 500 voire 1000 Fcfa à la vendeuse.
Comble ! certains parmi eux se droguent. Ils versent un liquide sur un mouchoir qu’ils aspirent. "Nous savons que c’est de la drogue", affirme F.T, commerçante. Le liquide en question est du diluant de peinture ayant des effets de stimulants psychotropes et agissant sur le système nerveux.

Des drogués

"Les hauts faits de ces enfants ne manquent pas. Les clients et conducteurs de taxi sont leurs principales victimes. Si ce n’est pas le pickpocket , ils subtilisent de l’argent dans les boîtes à jetons des taximen à l’aide des barres de fer magnétisées" , explique une dame sous le couvert de l’anonymat.

Le problème de l’insécurité au centre ville à cause des enfants de la rue semble bien connue. Malheur à celui qui passe derrière l’hôtel Savana après 20 heures. "Des enfants sont trés agressifs à ce niveau", prévient un passant. Les stimulants inhalés par les enfants sont aussi à la base de la violence développée en eux . Le bâtiment de l’hôpital Le Dantec sert aussi de refuge à certains enfants de la rue. Pour éviter d’être agressées, les tenancières des restaurants installés au rez-de-chaussée du bâtiment leur ont confié la surveillance de leurs tables et chaises à manger. A la fin de chaque mois, les vendeuses cotisent, chacune 1000 Fcfa que nous leur remettons , révèle l’une des restauratrices. Malgré ces dispositions, les dames déplorent le vol d’assiettes et de cuillères à longueur de journée. Ils vont les revendre ailleurs, s’indigne une autre. Chaque jour, entre 12 h et 14 h, le jardin public de la place de l’Indépendance, le long du boulevard de la République, offre un cadre reposant pour les travailleurs. L’espace est surveillé 24 h sur 24 h et les enfants de la rue n’y ont pas accès. Devant la Société générale de banque Sénégal (Sgbs), l’atmosphère est tout autre. Les enfants de la rue y sont tout le temps entre les passants. Aussi, les clients de l’établissement craignent-ils que des intrus se glissent dans leurs rangs. A ce propos, Lamine Déme, agent commercial se souvient : Un matin, à peine sorti de la banque après un retrait de 300 000 Fcfa, deux individus m’ont dépouillé de tout. Au départ, je les prenais pour des gardiens de voitures . En fait, les clients d’aucune banque du centre ville ne sont, en réalité, à l’abri des attaques des enfants de la rue. Ils veillent au grain , souligne un autre client de la Bicis. Les trottoirs de la rue qui jouxtent l’immeuble de la Senelec et le marché Sandaga sont également un lieu de prédilection pour enfants de la rue. Une cohorte de jeunes excités, certainement sous l’effet de stimulants, se proposent de surveiller les voitures en stationnement. Malheur au propriétaire de véhicule qui refuserait de tendre des pièces de monnaie à ces gardiens d’un genre spécial. De peur de se faire remarquer et d’être la proie facile de ces jeunes prêts à agresser n’importe qui, je prépare toujours des jetons pour eux , se résigne un informaticien exerçant à la Senelec. Les enfants de la rue règnent en maîtres devant cet immeuble qui abrite des administrations publiques et où de nombreux clients de la société se rendent quotidiennement. Au moment où les populations subissent cette recrudescence des agressions et vols au centre ville, l’on affiche un certain optimisme au ministère de la Famille et de la sécurité alimentaire quant au projet de retirer les enfants de la rue . Siré Lô, directeur de cabinet de ce ministère soutient ainsi que l’espoir est permis avec les actions qui sont en train d’être menées .

La méchanceté des hommes

Sur le terrain les conditions d’hygiène des enfants de la rue, se dégradent sans cesse. Pour la plupart, la gale est désormais devenue le compagnon de tous les jours. Ces derniers temps, des personnes qui côtoient ces enfants signalent que les cas de pédophilie y sont fréquents. On y relève également de nombreux cas de Maladies sexuellement transmissibles (Mst). Face à cette image d’enfants drogués, voleurs et agresseurs qui leur colle désormais à la peau, les enfants de la rue, eux, invoquent plutôt la méchanceté de la société . Ils se sentent victimes de la méchanceté des hommes, de leurs familles, des amis... Moussa Ka, 16 ans, explique : J’avais 8 ans quand mes parents m’ont demandé d’aller chercher de l’argent. Mon père, commerçant de son état, avait déjà 15 enfants et j’étais le treizième. Personne ne veut me voir à la maison. Mes frères sont éparpillés dans la ville. Depuis 1990, je suis sans nouvelle d’eux. Ici au Plateau, je garde les véhicules pour me faire un peu de sou . Ce jeune rejette cependant les accusations d’enfants voleurs et agresseurs portées contre eux : Les hommes sont méchants. Ils nous prennent pour des moins que rien. Tous les enfants de la rue ne sont pas des agresseurs, ni des voleurs. Comme moi, il y en a qui se débrouillent honnêtement . Pour sa part, Ousmane Sow, 17 ans, accuse plutôt les gouvernants : Le gouvernement ne donne pas des emplois. Alors, si on se cherche pour faire face à nos besoins, que personne ne nous gêne , martèle-t-il. Marginalisés et complexés, d’autres enfants de la rue ont tout l’air d’être déçus. Cette catégorie ne croit plus en rien. Pas même aux promesses du ministère de la Famille. Ibrayima Diaby, 22 ans, est de ceux-là. Yaye Boye (Ndlr : C’est comme cela qu’ils appellent les femmes), nous ne sommes pas là pour vos discours et papiers longs. Tout le monde est mauvais. Certains créent leurs associations pour soi-disant nous venir en aide, alors qu’ils se sucrent sur notre dos. On se moque du programme du gouvernement. Moi, je ne crois en rien du tout , me lance-t-il. Il est clair que ces enfants veulent réellement quitter les rues pour être comme les autres...

Mais, pris entre les promesses incertaines de prise en charge du gouvernement et l’image de démons qui leur colle à la peau, ils ont encore, malheureusement, du temps à arpenter les rues de la capital.