Figure emblématique du féminisme africain, la défunte romancière sénégalaise Mariama Bâ, disparue en août 1981 à52 ans, a toutefois laissé à ses proches le souvenir d’« une fille de l’islam’ » dont le répétiteur à l’école coranique fut El Hadji Maodo Malick Sylla, défunt imam de la Grande mosquée de Dakar.

’’Une foi ardente, éclairée par des études coraniques qu’elle poursuivait pendant les vacances scolaires, au domicile de feu Amadou Lamine Diène, situé alors sur la route de Bel air. Feu Amadou Lamine Diène était devenu imam de la Grande mosquée de Dakar. Elle eut comme répétiteur, son neveu, El Hadji Maodo Sylla’’, écrit l’essayiste et fille de l’écrivaine, Mame Coumba Ndiaye.

L’auteur de ’’Mariama Bâ ou les allées d’un destin’’ révèle que sa mère, auteur du célèbre roman ’’Une si longue lettre’’, a vécu son enfance et son adolescence chez sa grand-mère maternelle Yaye Coumba, celle qui est présentée comme ’’le meilleur des maîtres’’ s’est chargée de la petite Mariama qui a perdu prématurément sa mère, à l’âge de quatre ans.

Mame Coumba indique que toutes les deux vivaient sous le toit d’El Hadji Macoumba Diop, cousin et second époux de Yaye Coumba, sa deuxième épouse. Cette maison familiale est située sur l’actuelle rue Armand Angrand, naguère route de l’Abattoir, menant aux Abattoirs municipaux de Dakar.

’’Un homme effacé, réputé par sa connaissance solide du Coran, dont la bonté et la piété devaient longtemps marquer les souvenirs de Mariama Bâ. Il parlait peu. Mais son silence pour la fillette traduisait la gravité d’une vie spirituelle intense qui la remplissait de dévotion’’, rapporte, dans une sorte de portrait moral de son bisaïeul, l’essayiste, une ancienne ’’Normalienne’’ comme sa mère. A la différence près que la fille vira à la comptabilité.

Valsant entre chiffres et lettres, Mame Coumba Ndiaye égrène les ’’principes chers’’ dans la famille de sa mère, des catégories morales qui étaient ’’vivement incarnées par le grand-père’’. ’’Un grand mystique au grand cœur qui promenait son regard sans complaisance’’, poursuit-elle, remplie d’admiration pour El Hadji Macoumba Diop dont le maître spirituel était El Hadji Malick Sy. Le livre rappelle leurs liens.

’’Mariama Bâ ou les allées d’un destin’’ met en relief les enjeux de l’époque et leurs répercussions sur la vie de l’auteur d’’’Un chant écarlate’’. A l’apogée de la colonisation française, signale l’essayiste, ’’on commençait, dans certaines localités, à déserter les écoles coraniques au profit du savoir des Blancs, apanage de réussite et d’une certaine aisance matérielle, surtout en ces temps de troubles économiques (nés de la crise de 1929, NDLR) qui agitaient le pays et faisaient tanguer bien des croyances’’.

’’La famille de Mariama Bâ, elle, en resta strictement à l’enseignement religieux. Si elle ne vivait pas dans l’opulence, elle était, à en croire l’auteur, à l’abri du besoin. Seulement pour le patriarche, entrepreneur en bâtiments de son état, et pour beaucoup d’autres, le remède apporté par l’école des Blancs était bien plus dangereux que le mal lui-même. Mais tous avaient le sentiment qu’un monde basculait et qu’ils entraient à contrecœur dans le nouveau monde’’, soutient-elle.

Au domicile familial de celle qui allait devenir l’icône du féminisme africain, l’ambiance joyeuse d’une famille nombreuse n’avait d’égale que les chœurs des fidèles musulmans au cours des récitals du Coran ou des séances de ’’Wadjifa’’, regroupement après les prières de l’aube et de timis des adeptes de la confrérie des tidjanes pour invoquer Dieu et son Prophète (PSL). La maison abritait une mosquée d’où résonnaient d’inoubliables cantiques pour ses pensionnaires et les voisins.

’’En ces prières qui réglaient l’ordonnance des êtres et des choses, où Dieu parlait directement au cœur, résidait la force quasi exclusive de la foi de Mariama Bâ que plus rien n’arrivait à ébranler. Elles laissèrent très tôt chez l’enfant une empreinte bien plus profonde que n’importe quel autre apprentissage’’, explique sa fille.

Dès lors, justifie-t-elle, ’’rien d’étonnant qu’avec une telle disposition d’esprit, qu’elle eût une méfiance instinctive envers les préjugés et les scories des commentaires qui règnent sous le masque de la religion’’. ’’Elle, fille de l’islam, qui ne portait jamais de talisman, était toujours surprise d’en voir autour des reins de ses sœurs christianisées qui comme, les musulmans, avaient aussi mordu à cet hameçon. Une pratique que n’avait pu tuer aucune religion révélée’’.

’’Ma foi (en l’islam) m’a sauvée. Elle m’a sauvée de l’ennui et du désespoir’’, disait Mariama Bâ. Elle fut secrétaire générale du club Soroptimiste de Dakar (1978-1980).

’’C’est à cette religion (musulmane) qui allait être le rouage secret de toute sa vie qu’elle s’adonna, au travers de ses joies et peines. Ni la gloire, ni les vanités de la vie ne parvinrent à l’atteindre’’, écrit l’auteur de ’’Mariama Bâ ou les allées d’un destin’’ qui cite le vibrant témoignage d’Annette Mbaye D’Erneville, une autre féministe amie de la défunte écrivaine.

’’Mariam Bâ boute-en-train, espiègle, dansant, chantant, s’arrêtant tout d’un coup, s’isolant pour prier, son foulard dénoué servant de châle. Elle ne ratait jamais les obligations religieuses, quelle que fût l’ambiance’’, relate l’ancienne journaliste.

Cette dévotion valut à Mariama Bâ ’’d’effectuer plusieurs fois, avec toujours la même émotion, le pèlerinage à La Mecque’’. "Si elle était musulmane par naissance et par la grâce, elle l’était devenue par conviction dès les premières années de sa vie, au sein même du périmètre familial’’, soutient sa fille.

Par ailleurs, elle fait d’étonnantes révélations sur l’influences scolaires de sa mère : ’’Le destin de la jeune Mariama Bâ aurait dû, sans doute, s’arrêter à l’apprentissage de la tenue d’une maison, au maniement des aiguilles et du pilon, si son père n’en avait pas décidé autrement. Bien plus tard, elle devait l’interpréter, vu le contexte de l’époque (les préjugés sur la scolarisation par le colonisateur), comme un don rare du destin’’. Son père, Amadou dit Doudou Bâ Ngélé, est le premier ministre de la Santé publique et de la Population sous l’autonomie interne du Sénégal.

Chez Mariama Bâ, son intelligence à l’école et son goût précoce pour les lettres lui ont valu cette boutade : ’’Un véritable Robert ambulant’’. Les écrits de ses proches en disent long sur ses brillantes études à l’école des jeunes filles de Dakar, actuelle Berthe Maubert. Sa directrice, Mme Maubert, la désigna pour préparer le concours d’entrée à la séléctive école normale des jeunes filles de Rufisque, à l’époque établissement fédéral d’Afrique occidentale française.

Major du concours en 1943, elle avait obtenu ’’219,5 points, devançant la 33-ème élève la moins bien notée, de 49 points’’, selon sa fille qui relève que ce succès fut retentissant dans Dakar faisant naître craintes et appréhensions chez la grand-mère. Celle-ci redoutait les mauvaises langues et le mauvais sort pour elle.

De l’ambiance joyeuse d’une concession dakaroise, elle rejoignit le régime imposant de l’internat, ’’une forme d’embrigadement’’ à l’Ecole normale des jeunes de Rufisque. De là, elle a gardé à jamais et propagé largement un souvenir reconnaissant de sa directrice, Germaine Le Goff, autre nom illustre dans l’histoire de l’enseignement et de la formation au Sénégal.

L’enseignement était la première et la seule vocation de Mariama Bâ. Institutrice, elle a enseigné pendant 12 ans dans différentes écoles de Dakar (Champs de course, Ngélao, Faidherbe et Médine). Pionnière de la scolarisation des filles, elle sera finalement mutée, pour raison de santé, à l’inspection primaire du Cap-Vert, comme chargée du personnel enseignant.

Serigne Adama Boye, APS