Elle valse avec les trois "M" qui meublent sa vie et semble s’épanouir dans cette spirale improbable.

De prime abord, on pense : raide, méfiante, d’un bloc. Mais l’ allure contredit l’impression. EIIe est racée comme une peinture florentine, avec ses cheveux ras et bruns. Ses yeux perçants et ce nez busqué qui, dans ce visage d’ange, donnent la brusquerie qu’il faut àla bête de scène : "Je suis comme une tigresse quand je suis sur un podium", avertit-elle. Cette tigresse qui crie sa "tigritude>,, une des coqueluches des stylistes de la place, s’éclate sous les feux des podiums. Elle dit, consciente que les lumières ne l’ont pas grillée : "Je ne recule devant rien sur scène, j’adore ce que je fait." Très loin des paillettes qui meublent sa vie de mannequin, dans sa modeste demeure située au premier étage d’un immeuble du quartier Nord Foire, Ndack Fait femme au foyer au grand jour, l’esprit étonnamment frais, emmitouflée dans un boubou blanc, la célèbre tête moulée dans un foulard. Assise sur un canapé tout aussi immaculé, elle croise les bras et donne l’impression d’une écolière, qui n’a pas bien assimilé sa leçon.

De son ancienne vie, Ndack n’a presque rien gardé : ni le physique banal de la groupie pre-pubère, ni sa silhouette solide et noire, ni sa coiffure quelconque, ni jean et baskets. Mais juste un coeur doré en sautoir. Elle parle d’une voix douce, un peu haut perchée, et sourit toujours. Quand elle dit au revoir, elle prend votre main dans les deux siennes. Sereine et très calme, Ndack rembobine avec emphase son enfance qui s’est passée, entre l’avenue Faidherbe, la rue de Thiong et l’avenue Roume. Une vraie enfant du plateau. Elle dit : "J’ai grandi au centreville, car mon père, Amadou Saliou Touré travaillait àla Présidence." Séparée de sa mère àl’âge de deux ans et demi, elle a été élevée par sa belle-mère : "Mon père et ma mère ont divorcé quand j’étais très jeune et chacun a refait sa vie de son côté. Ma mère vit actuellement en Gambie."

Sa "chère maman" n’aura pas vu l’adolescente Ndack papillonner dans Dakar, "aller de boîte en boîte", courir derrière Fada Freddy "l’ idole", user sa voix àvouloir singer les miaulements de "Céline Dion et Lara Fabian", "flirter" musicalement avec tous les cracheurs sur micro pour tenter de s’inventer "un destin de chanteuse" : "Vers les années 95-96, j’étais une vraie fan de Daraa-Ji, j’ai même répété avec le groupe. J’ ai aussi chanté avec le groupe de reggae Akiboulane..." Chaperonnée par un pater ",libéral ", Ndack a très tôt flirté avec l’alcool, en travaillant comme serveuse au Kock-B, mais jure qu’elle est toujours restée sobre, gardant les pieds, sur terre : "Je n’ ai jamais touché àl alcool ni àla drogue. " Abandonnant ses études au milieu de l’année scolaire en classe de troisième secondaire pour devenir chanteuse, le hasard en décide autrement : elle sera mannequin !

Le déclic vers ce métier, où se côtoient gloire et déchéance, drogue et sexe, proxénétisme et prostitution, vient du hasard d’une rencontre avec l’immanquable Axel, coordinateur de défilé et icône du milieu que Ndack, 20 ans àl’époque, idolâtre : "Un ami commun m’a présentée àlui et il m’a ouvert les yeux, en me faisant comprendre que j’ avais les mensurations parfaites d’un mannequin. C’est l que tout a commencé. Axel est derrière chaque mannequin, il est super et exceptionnel." Elle se croit sans doute du même bois, dans le monde du parfait, tant Ndack se crayonne un autoportrait de top model idéal : "J’ai les mensurations requises pour faire ce métier : tour de poitrine 85, tour de hanche 97. Et pourtant je ne suis pas un régime. Je crois que c’est inné en moi. "

Portée par un militantisme candide, Ndack tente de blanchir le milieu du mannequinat et pose un oeil singulier sur son métier : "Chaque personne a sa personnalité et ce n’est pas le mannequinat qui fait faire du n’importe quoi, c’est le mannequin qui choisit de faire du n’importe quoi. Les gens viennent dans ce milieu avec leur personnalité, et ça, il faut que tout le monde le comprenne." Comme si elle avait un péché àexpier, elle jure : "Je ne suis ,jamais sortie avec un Lion de football !" Alors pourquoi tout cet anathème autour de ses collègues ? Elle dit, sans sourire : "Le regard des Sénégalais sur le mannequinat est lié àleur manque d’hygiène (sic). Tant que les Sénégalais n’arrêteront pas de pisser dans la rue, d’ y cracher et d’ y jeter de la saleté, ils ne comprendront jamais ce qu’est le mannequinat. Allez chercher le lien.

Ndack, elle, a trouvé les ficelles du métier. Pour s’imposer dans son monde impitoyable, elle revendique "un charisme certain ", "un caractère bien trempé " et surtout "un excellent relationnel" "associés aux critères physiques requis". Le plan de carrière est très improbable le train qui mène au sommet passe rarement deux fois : " J’ai saisi ma chance avec Collé Ardo Sow qui m’a propulsée vers le sommet avec Sira vision." Celle qui a défilé pour Diouma Dieng Diakhaté, Michael Kra, Alphadi, Jean Doucet etc., avoue cependant avoir rampé dans ce corps de métier qui, au Sénégal, nourrit rarement sa... femme : "]’ai comme avec 50 mille francs, mais aujourd’hui les cachets varient entre 60 et 100 mille francs par défilé. Parfois, même plus ... Personnellement, je ne rechigne pas devant les cachets, car il me permettent de faire des cadeaux àmon fîls et sa nounou, mais ,aussi àmon mari."

Mariée en 2005 àBabacar Niang, un "homme d’ affires multicartes", Ndack écarquille les yeux, se réajuste et clame l’amour qu’elle éprouve pour son mari : "C’ ést un homme merveilleux, et je ne regrette pas de m’être mariée avec lui." Leurs chemins se sont croisés chez un ami commun qui, après avoir fait les présentations, ne se doutait pas que c’était le début d’une histoire d’amour. Aujourd’hui, un chérubin trône au milieu : Moustapha (5 mois). Evoluant dans un mariage polygame, ("je suis Niarel, la première femme de mon mari vit en Italie", chuchote-t-elle), Ndack est consciente que son métier ne va pas de pair avec son statut matrimonial. Elle avoue avoir "le coeur serré" de laisser son bébé seul avec sa nounou ("une cousine") quand le podium l’appelle.

Quant au "gros bébé" (comprenez son mari), il 1a "comprend" et la "soutient" dans son boulot, mais Ndack s’impose quelques garde-fous : "Comme tout homme, il est jaloux, mais il n’exagère pas. Je dois juste faire attention quant aux modèles que je mets pour défiler. je ne dois plus porter certaines tenues." Sa fougue de jeunesse, son désir de s’imposer dans ce milieu, se sont estompés avec le mariage et le ménage. I’oiselle Ndack a trouvé son nid : "Avant d’être Mme Niang, j’étais comme un petit oiseau, j’avais envie de voler, de parcourir le monde. Maintenant, peu importe : ma priorité, c’est d’ abord mon foyer. " Aujourd’hui, c’est dans la petite lucarne qu’on la croise souvent, en train de se déhancher au son des clips. Ndack en est àson troisième passage et rappelle qu’un artiste, dont elle tait le nom, lui doit encore 25 mille francs sur un cachet de 100 mille : "Les prix de nos prestations varient entre 50 mille et 100 mille, mais parfois on se fait arnaquer."

Français dépouillé, "jolie", comme la surnomme sa belle-famille, articule son ambition de monter une "société multibusiness" dans une diction très, très travaillée qui évoque quelques virées parisiennes. Il n’en est rien : ".je n’ai fait que trois pays, admet-elle. Gambie, Maroc... Euh....’Euh... Sénégal... " Mais celle, qui "n’a jamais lu un livre", qui "n’a jamais voté", qui "ne s’est jamais vraiment intéressée àla politique" et qui "préfère les dessins animés àla télé", a un rêve : traverser le pont du "Rialto" (Venise, Italie) au bras de son Babacar de mari. Un rêve simple, comme Ndack.